Elle vous a sûrement déjà convoqué, cette question qui semble, sous cette forme réflexive du moins, n’habiter qu’une seule espèce vivante sur cette Terre : qui suis-je ?
Elle surgit rarement lorsque tout va bien. Elle préfère les seuils, les ruptures, les heures où les rôles que nous occupions jusque-là cessent soudain de suffire à nous définir. Nous la croyons intime, presque originelle. Pourtant, à y regarder de plus près, elle arrive déjà chargée du monde.
Car celui qui demande qui suis-je ? possède déjà une langue pour se raconter. Il porte un nom, une histoire, des appartenances, des fidélités, des blessures, des métiers, des désirs, des attentes auxquelles il a appris à répondre. Il a traversé une famille, une époque, une culture. Il connaît les catégories dont le monde dispose pour lui donner une place et, souvent sans le savoir, il les convoque au moment même où il prétend chercher ce qu’il serait « vraiment ».
Ainsi la question qui semblait nous ramener au plus profond de nous-mêmes risque parfois de nous reconduire vers les récits qui nous ont déjà façonnés.
Je l’ai longtemps posée ainsi.
Qui suis-je lorsque je ne travaille plus autant ? Qui suis-je lorsque je ne suis plus utile ? Qui suis-je lorsque les structures auxquelles j’avais confié une part de ma légitimité cessent de me reconnaître ? Qui suis-je lorsqu’une histoire à laquelle j’avais cru ne sait plus me dire où aller ?
L’écriture a progressivement déplacé cette interrogation.
Non parce qu’elle aurait enfin livré une meilleure définition de moi-même, mais parce qu’une question plus ancienne s’est mise à affleurer sous toutes les autres.
Qu’est-ce qui, en nous, demeure vivant avant les rôles et les récits auxquels nous nous identifions ?
La nuance paraît mince.
Elle change pourtant le point de départ.
Le qui suis-je ? cherche une identité.
Le vivant, lui, ne demande encore aucun nom.
Il se manifeste davantage par une tension, un élan, une respiration retrouvée, parfois même par une absence dont nous percevons soudain l’étendue. Il apparaît dans ces lieux où l’existence n’a rien à prouver et où, pourtant, elle semble plus intensément présente.
Pour moi, ces lieux ont souvent porté les mêmes visages : l’écriture, la nature, la solitude.
Non parce qu’ils permettraient de dresser le portrait fidèle de celle que je serais. Ils ne constituent ni une identité ni une profession de foi. Ils désignent plutôt des espaces où le bruit se retire suffisamment pour qu’une autre cadence redevienne perceptible.
J’écris, et une part de moi respire autrement.
Je marche parmi les arbres, et les catégories perdent momentanément leur autorité.
Je retrouve la solitude, non comme un retrait du monde, mais comme cet espace rare où nul rôle ne réclame d’être tenu.
Peut-être le vivant commence-t-il là.
Non dans la réponse à la question de savoir qui nous sommes, mais dans la reconnaissance plus humble de ce qui, en nous, gagne ou perd en intensité selon la manière dont nous choisissons d’habiter nos jours.
La Prima Materia ne demande donc pas encore de se définir.
Elle invite simplement à écouter ce qui précède nos définitions.
Et peut-être la première difficulté ne consiste-t-elle pas à savoir ce que nous voulons devenir, mais à reconnaître ce que nous avons progressivement cessé d’entendre.

