DEAMERA

INTERROGER · 03/08

Dissolution

Que reste-t-il lorsque les certitudes se liquéfient ?

Nous aimons penser la transformation comme un passage lisible.

Un avant.
Une rupture.
Puis un après.

Cette représentation rassure parce qu’elle donne au mouvement une direction, à la perte une fonction, au trouble une promesse. Nous acceptons volontiers de quitter une forme lorsque nous savons déjà laquelle viendra la remplacer.

La Dissolution introduit une temporalité beaucoup moins confortable.

Elle ne promet rien encore.
Elle retire les contours.
Elle brouille les repères.
Elle laisse les certitudes perdre leur consistance avant qu’une nouvelle architecture n’ait commencé à émerger.

C’est là toute sa difficulté.

Que reste-t-il lorsque les certitudes se liquéfient ?

À première vue, la question semble demander ce qui survivra à l’effacement des anciennes formes. Mais elle révèle surtout notre empressement à vouloir le savoir. Nous cherchons aussitôt une direction, une nouvelle définition, une manière plus juste de nous raconter ce qui arrive.

Or la Dissolution suspend précisément cette hâte.

Elle confronte à cet intervalle étrange où l’ancienne terre ne nourrit plus et où la nouvelle demeure encore invisible.

On pourrait demander :
Que vais-je devenir ?
Qu’est-ce qui remplacera ce que je viens de perdre ?
Quelle direction dois-je désormais prendre ?

Toutes ces questions cherchent déjà une issue.

La Dissolution, elle, demande d’abord si nous sommes capables de demeurer quelque temps dans ce qui ne tient plus.

C’est ici que la question formulée dans l’essai pousse le mouvement plus loin :

Comment consentir à laisser partir ce qui ne nourrit plus le vivant ?

Le déplacement importe.
La première question observe la dissolution.
La seconde nous y engage.
Elle ne demande plus seulement ce qui disparaît, mais ce que nous consentons à ne plus retenir.

Car perdre et laisser partir ne désignent pas exactement le même mouvement.
Certaines choses nous quittent malgré nous.
D’autres ont déjà cessé de nous nourrir alors même que nous continuons à les maintenir en vie par fidélité, par peur du vide ou par besoin de cohérence.
Et parfois, ce que nous résistons le plus à perdre n’est pas une situation, une relation ou une identité.
C’est l’absence de réponse.

Dans mon propre parcours, la Dissolution n’a pas pris la forme d’un grand renoncement spectaculaire. Elle s’est manifestée dans l’impossibilité croissante de continuer à donner aux événements les significations qui m’avaient jusque-là permis de tenir.

Je cherchais encore des serrures là où certaines portes n’avaient simplement plus vocation à s’ouvrir.
Je voulais comprendre chaque épreuve.
Trouver la méthode.
Transformer l’impasse en enseignement.
Réparer ce qui pouvait encore l’être.
Sauver le Coffre depuis ses fissures.
Mériter ma place par ce que je donnais, soutenais ou transformais.

Je résistais moins à la perte elle-même qu’à l’idée qu’aucune réponse immédiate ne viendrait lui rendre son sens.

Il m’a fallu du temps pour reconnaître que cette volonté de compréhension appartenait elle aussi à l’ancien monde.

La Dissolution ne réclame pourtant ni passivité ni résignation.

Consentir ne signifie pas approuver ce qui arrive.

Cela signifie peut-être renoncer, un temps, à imposer trop vite une nouvelle cohérence à ce qui demande encore à se défaire.

Cette nuance change profondément notre rapport à l’incertitude.

Nous avons appris à considérer l’absence de direction comme un échec de l’orientation.

Mais certaines transformations passent précisément par une période où aucune boussole disponible ne sait encore indiquer le chemin.

Les anciens repères cessent d’opérer.
Les identités deviennent moins nettes.
Les certitudes perdent leur autorité.
Et rien n’est encore suffisamment stable pour les remplacer.

Ce vide peut inquiéter.
Il peut aussi constituer l’espace nécessaire à une autre forme de mouvement.

Car le vivant n’exige pas toujours que nous sachions immédiatement où nous allons.
Il demande parfois seulement que nous cessions de retenir ce qui ne sait plus nous y conduire.

Peut-être certaines transformations ne nous demandent-elles pas encore de savoir où aller, mais simplement de cesser de retenir ce qui ne sait plus nous y conduire.
DEAMERA — Magazine, n°01

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