DEAMERA

INTERROGER · 05/08

Conjonction

Que reste-t-il lorsque plus aucun récit ne prétend posséder la vérité ?

Après la Séparation vient un paradoxe.

Nous avons appris à distinguer les récits qui nous traversent, à reconnaître ceux qui ne nourrissent plus le vivant et à desserrer l’autorité de certaines histoires devenues trop étroites. On pourrait alors être tenté d’aller plus loin encore : chercher enfin le récit juste, la bonne histoire, celle qui remplacerait toutes les autres.

La Conjonction refuse précisément cette nouvelle souveraineté. Elle ne demande plus quel récit mérite de triompher ; elle demande ce qu’il reste lorsque plus aucun récit ne prétend posséder la vérité tout entière.

Ce déplacement change profondément notre rapport au réel.

Car nous avons longtemps appris à opposer deux territoires : d’un côté, l’imaginaire ; de l’autre, le réel. L’enfance appartiendrait aux contes, aux métamorphoses, aux symboles, aux histoires inventées. L’âge adulte, lui, aurait quitté ces fables pour entrer dans le monde sérieux des faits, des entreprises, des institutions, des contrats, des carrières, des nations et des responsabilités.

Cette séparation paraît évidente. Elle ne l’est pas.

Les sociétés humaines ne reposent jamais uniquement sur des faits. Elles reposent sur les significations que nous leur accordons. Une entreprise n’existe pas à la manière d’une montagne. Une carrière n’existe pas à la manière d’un fleuve. Une hiérarchie, un marché, une nation, une réussite ou un échec ne possèdent aucune existence indépendante des représentations collectives qui leur donnent forme, valeur et continuité.

Nous ne cessons donc jamais d’habiter des récits. Nous passons simplement d’un imaginaire à un autre.

Et c’est peut-être ici que l’enfant et l’adulte peuvent enfin se rencontrer.

L’enfant n’avait jamais totalement oublié que les mondes se construisent à partir d’histoires. Il savait qu’une forêt pouvait devenir enchantée, qu’un objet pouvait porter un destin, qu’un personnage pouvait incarner une peur, un désir, une épreuve ou une promesse.

L’adulte, en revanche, avait progressivement cessé de reconnaître la dimension narrative des structures qu’il habitait. Il prenait les récits pour le réel lui-même.

La Conjonction ne consiste donc pas à choisir l’enfance contre l’âge adulte. Elle refuse cette opposition. Elle réunit deux formes de lucidité : à l’enfant, elle rend la profondeur de son intuition ; à l’adulte, elle restitue la conscience de ce qu’il avait oublié.

Les mondes humains se racontent avant de se stabiliser. Et lorsqu’ils se stabilisent suffisamment longtemps, nous finissons parfois par oublier qu’ils ont été racontés.

C’est là que le récit devient dangereux.

Non parce qu’il serait faux, mais parce qu’il cesse de se reconnaître comme récit.

Une histoire consciente de sa nature demeure un espace de création. Une histoire qui se prend pour la totalité du réel devient une prison.

C’est à cet endroit que la découverte formulée dans La Fleur prend toute sa force :

Le vivant ne disparaît pas ; il continue à circuler entre les récits.

Cette phrase ne signifie pas que toutes les histoires se valent. Elle signifie qu’aucune ne peut prétendre contenir entièrement le vivant. Le vivant les précède, les inspire, les traverse, puis les déborde. Et c’est précisément ce mouvement qui permet aux récits de rester vivants eux aussi.

Dès lors, la Conjonction n’abolit pas les fables. Elle nous rend capables de les habiter sans leur abandonner la totalité de notre jugement. Elle permet de reconnaître qu’un récit peut éclairer sans épuiser, orienter sans enfermer, donner forme sans prétendre devenir la réalité tout entière.

Dans mon propre parcours, cette réconciliation a pris une forme presque évidente lorsqu’elle est enfin apparue.

L’enfant qui avait grandi parmi les contes n’avait jamais vraiment disparu. L’adulte qui travaillait dans les organisations n’avait pas quitté l’imaginaire. Elle avait simplement cessé de le reconnaître.

L’une habitait des royaumes peuplés de symboles. L’autre des architectures économiques, sociales et professionnelles. Toutes deux évoluaient pourtant dans des mondes soutenus par des récits.

Et cette reconnaissance n’a pas rétréci le réel. Elle l’a rendu plus vaste.

Car si les récits participent à la construction de nos mondes, alors ils cessent d’être seulement des prisons possibles. Ils redeviennent aussi des lieux de création.

Peut-être la maturité ne consiste-t-elle pas à quitter les fables, mais à apprendre enfin à les reconnaître comme telles afin de pouvoir les habiter sans leur céder la totalité du réel.
DEAMERA — Magazine, n°01

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